L’œil du Photographe #2 - Many Souffan

Many Souffan a accepté d’être le sujet de L’Oeil Du Photographe d'octobre 2014. Cette série d'articles associe une exposition virtuelle et une interview d'un photographe de la communauté G+Photographie.

Cette tribune est l'occasion pour le photographe à l'honneur d'exposer une série, un thème ou une sélection de photographies représentatives de son travail ; puis de répondre à nos interrogations sur son parcours et ses références photographiques.

Many, peux tu nous nous faire un bref résumé de ton parcours photographique ? Quelles ont été tes principales sources d'inspiration ? 
J’ai toujours aimé les photos qui sont, pour moi, un besoin d’évasion, des liens avec les souvenirs, les rêves, les interrogations et par dessus tout avec la vie. 
J’achète mon premier reflex vers 17-18 ans pour concrétiser un rêve : visiter New York. Le rêve se réalise à la fin de ma seconde année de pharmacie. Manque de pot, je me fais voler mon appareil un jour avant de m’envoler vers mon Rêve. Nous sommes le 2 juillet 1972, cela fait deux jours que je suis à New York, je suis en train de déjeuner dans un parc, et soudain, comme une brique qui me tombe sur la tête, comme une évidence, je sais que je veux être photographe.
De retour, j’entame ma troisième année de pharmacie, que j’abandonne le printemps suivant ; l’appel de la photographie est trop fort. Je fais des petits boulots pour acheter mon matériel. Je me retrouve à la Fnac quelques mois plus tard, d’abord comme stockiste ensuite comme vendeur photo. Je fais des stages. A l’époque tout le monde ne parle que du noir & blanc et moi que de la couleur. J’apprends vite, et il semble bien que je sois doué selon les experts, qui me poussent à persévérer et à tenter des concours. Le succès me sourit, en 1980 je suis deuxième ex æquo du prix de la critique Kodak.
1981, première expo, première critique dans le quotidien Le Monde. Les expos se suivent un peu partout en France, portfolios dans des magazines photo, dont ZOOM, le succès continue en grandissant, j’expose aussi à Bruxelles, Zurich, Milan et même à Tokyo… 
Autre envie, je désire un livre avant mes trente ans, il sort en Italie un mois avant mon anniversaire. Au bout de dix ans, je veux vivre de ma photo, je quitte la Fnac. Le succès est là, un peu trop rapide à mon goût et je ne sais pour quelle raison, il me fait peur. Je travaille beaucoup avec des magazines, des entreprises, la mode, le disque… Je profite de toutes ces commandes pour ne pas répondre aux sollicitations artistiques… 
Tout s’arrête pour moi en 1991 avec la première guerre du Golfe, plus de commandes. Écœuré, j’abandonne tout. Depuis deux trois ans le plaisir de faire de la photo est revenu avec de nouvelles envies d’expos… 
Mes sources d’inspirations sont, avant tout, Ernst Haas, grand maître de la couleur dans les années 60 et curieusement, Robert Frank et Henri Cartier-Bresson, dont je me sens proche en pensée et dans la manière de procéder...
Pour mon exposition virtuelle, j’ai pris le parti de montrer une photo de toutes mes expos et de terminer par sept photos parmi les dernières prises avec mon Nikon…


Tu photographies surtout l'inanimé en jouant avec les couleurs, les formes, les matières et les ambiances. Pourquoi ce choix ?
Ce n’est pas un choix, c’est un fait, parce qu’au plus profond de moi, je me sens artiste, peintre et photo reporter. J’utilise mon appareil comme un pinceau. La couleur, le détail, les matières, les formes sont là comme support à ma réflexion , à mon discours intérieur. 
Le plus drôle c’est que 90% de mes commandes n’étaient que de l’humain. Il n’y a pas de hasard. Un bon peintre abstrait commence toujours par du figuratif. Cartier-Bresson a dit qu’il devait beaucoup à ses études de peinture… 
Mais que ce soit l’inanimé, le détail ou la couleur, c’est toujours un jaillissement, quelque chose m’intime l’ordre de photographier dans l’urgence, rien n’est réfléchi, c’est un instantané. Je fais une ou deux, voire trois photos, c’est tout, souvent la première est la bonne. Je considère mon sujet toujours comme vivant, comme un être humain. Même l’inanimé a une âme… 
L’anagramme du mot image est "magie"… c’est tellement vrai...
Tu as commencé avec l'argentique, quelle incidence la mutation numérique a-t-elle eu sur ton travail ?
J’ai mis près de dix ans à passer au numérique. Aujourd’hui, si c’était à refaire, je n’attendrais pas si longtemps. La latitude technique du numérique m’a rendu plus libre, plus inventif, plus prompt, tout en gardant ma philosophie, mon œil, mon écoute, ma patience… Oui il y a eu comme une libération avec le numérique...
Tu associes souvent des textes personnels à tes photos, sont-ils source d'inspiration ou a contrario les photos t'inspirent-elles tes textes ?
Si la photo est une passion, l’écriture en est une autre, peut-être plus ancienne encore… La photo (me) révèle souvent une réflexion intérieure, parfois elle est le support a un questionnement. 
Aujourd’hui j’ai le bonheur et la chance de pouvoir m’exprimer par l’un ou par l’autre et mieux encore les deux à la fois, et là c’est une autre dimension… Mes photos sont parfois comme des pages d’un journal personnel… C’est un grand bonheur, une plénitude...
Mis à part les critères objectifs, quel est ta perception d’une bonne photo et au vu de ton expérience, quels conseils pourrais-tu donner à nos amis de la communauté ?
Une bonne photo doit toucher. Et pour toucher ce n’est pas le sujet qui compte mais la composition. L’œil, naturellement, a besoin d’ordre et d’équilibre. Un sujet bateau peut devenir magnifique si la composition est parfaite. Et tout cela au-delà de l’affect et de la qualité du matériel utilisé. 
Si j’ai un conseil, c’est d’être son propre critique, persévérant, curieux, rester soi-même, apprendre à “écouter voir”....

Merci Many, d'avoir pris le temps d'échanger avec nous et d’avoir partagé une vision de ton inspiration créatrice.

Si cette interview suscite en vous d'autres interrogations, n'hésitez pas ! Many se fera un plaisir de vous répondre.

Vous pouvez poursuivre cette balade dans l’univers de Many Souffan sur :

Interview réalisée par  Evelyne Zeltner et Eric Gindre - Octobre 2014