L'oeil du photographe #16 - Txipi Art'z

Txipi Artz a accepté d’être le sujet de "L'Oeil Du Photographe"de ce mois-ci. Cette série d’articles associe une exposition virtuelle et une interview d'un photographe de la communauté G+Photographie. 



Le projet 52 a été le début de ton aventure photographique, quelles en ont été les moments clés, le facteur générateur ?
J’ai commencé un projet 100 Strangers sur lequel je ne me donne aucun délai car je compte y inclure des personnes qui m’auront vraiment marqué et on n'en croise pas tous les jours... Du coup, il me fallait quelque chose de plus régulier pour avancer dans ma recherche photo. Je me suis longtemps posé la question sur le thème, car je voulais faire quelque chose de personnel, plus en rapport avec ce que j’aimais vraiment dans la photo.
En 2014 un accident de la vie a fait que je ne peux plus exercer mon premier métier d’électricien. J’ai dû passer par une phase de remise en question totale, autant sur le plan personnel que professionnel et j’ai rencontré la photo à ce moment là. Au final, je me suis fixé des objectifs avec des rêves, peu importe le temps que ça prendra, je dois aller voir comment le mur me résiste à la fin. Je vous dit cela pour que vous puissiez mieux comprendre la démarche de mon P52.

Je travaille depuis octobre 2015 avec une décoratrice dans le milieu du mariage, d’un commun accord nous avons lancé la création de son Book sur le thème des saisons. Grâce à ça je peux me construire une petite bibliothèque photo, que je vais pouvoir montrer à mes futurs mariés, afin qu’il se fassent une idée de mon travail car je n’ai pas encore couvert de mariage et se vendre sans photos… Tandis que cette amie, peut présenter son travail mis en valeur.
J’ai longtemps pesé le pour et le contre, et il me faudra un côté alimentaire pour pouvoir vivre de la photo et financer de futurs projets, voyages qui me tiennent à cœur... j’ai dû l’accepter. J'en suis venu à étudier la meilleure façon pour me lancer dans le “photo reportage de mariage” où je compte bien appliquer ce que je fais dans la rue... mais en plus édulcoré on va dire... et là on en revient au choix du thème du projet52.
Je me suis rendu compte que ce type de photo risquait de ne pas être ma came sur le long terme. J’adore la joie de vivre et les gens avant tout, mais le souci avec ce type de prestation, c’est le côté tout beau tout rose de cette superbe journée. Je suis optimiste et sais profiter de la vie tout en sachant qu’à côté de moi se déroule des horreurs que je ne peux pas contrôler, mais le mariage c’est vraiment trop... ROSE. Donc je me suis posé d’autres questions, avec cette sensation qu’il me faudrait un palier de décompression si j’arrivais à me lancer cette saison et ne pas oublier ce pourquoi j’aime autant la photo.
Donc je me suis reposé la question “Qu’est ce qui te plaît le plus quand tu prends ton boîtier ??!! espèce d’ab… !” :  La simplicité d’apprécier les choses banales et les regarder se mettre en place en étant à la place d’un spectateur, sans être vu ou du moins pas avant d’avoir pris le cliché. C’est ça qui m’éclate le plus, ça fait un moment que je me moque de ce que les autres pensent de moi et que je regarde ce qu’ils font. D’où le thème de mon project 52, pour garder ma passion active même si je dois en faire quelque chose de plus “commercial” pour en vivre, et j’ai du mal à associer photo et rentabilité… En tout cas c’est la photo “simple spectateur” qui m’a fait penser à tout ça et lancer (enfin !) ce P52.
La genèse de la première photo de l’album est un modèle d’approche de la photo de rue. Peux-tu nous la commenter en détail ?
Je ne sais pas si c’est un modèle... mais la première chose importante, en tout cas pour moi, c’est ressentir avant tout un grand plaisir à faire des photos de rue et rester attentif à ce qui m’entoure, les choses se passent si elles doivent arriver... S’il faut retenir une chose dans la rue, avec ma petite expérience, c’est juste se laisser guider par son instinct et prendre son temps. Le texte qui suit je l’ai écrit en rentrant après avoir rencontré Jack, c’était le lendemain matin des attentats du 13 Novembre...
Un hommage, une rencontre.”
Depuis hier soir je n'arrive pas vraiment à exprimer ce que je ressens. Du coup ce matin j'ai eu envie de prendre l'air, d'aller voir la vie en action. Je me suis dit, comme beaucoup sûrement, rien ne doit s'arrêter... je prends quand même mon boîtier...
Je venais juste de prendre mon café au comptoir d'un bistro et en sortant, j'ai saisi une chaise de la seule table qui restait une micro seconde avant que Jack ne fasse de même, je lui propose donc de partager la table, il accepte volontiers avec un grand sourire. J'ai tout de suite senti qu'il avait une histoire à raconter, ça se lisait sur l’expression des rides de son visage, on engagea rapidement la conversation sans presque aucune gêne. Elle dura plus d'une heure et je détournais enfin mon esprit des mes pensées assombries par l'horreur qu'on engendré ces fous...
Après quelques minutes à se découvrir sans aucun jugement, il se confia un peu plus à moi. C'est juste un optimiste dans toute sa puissance, qui part quand il en a envie et revient quand il le veut. Passionné par l'histoire de l’Egypte, de ses croyances et de sa philosophie, il est aussi un homme avec un regard acerbe sur la religion en général. Il m'a tellement ouvert son univers que j'en ai oublié beaucoup de précisions et de détails....trop...! peut être aussi à cause de mon état d'esprit actuel... Dans sa jeunesse il fut victime d'un grave accident qui le plongea dans le coma durant un mois. Au moment où il prononça ses mots, son regard,son attitude changea.
Il me dit : "Je vais te poser une question...mais je sais que tu ne la comprendras pas. Est-ce que tu imagines ce que peut procurer le fait de sortir de son corps, de s'en détacher matériellement ?" Vu notre conversation avant cette question, je savais bien qu'il avait son propre univers ( mais qui ne l'a pas ?) cependant c'est quelqu'un de sensé avec des valeurs humaines VRAIES, cultivé et à la page de l'actualité. Son regard "vrai", expliquait comment j'en étais arrivé à discuter d'un tel sujet aujourd'hui...
Au fur et à mesure qu'il me parlait de cette expérience le volume et le ton de sa voix s'atténuaient, il savait que l'histoire qu'il me racontait entraînait un jugement de la part des autres...il termina par : " la lumière je l'ai vue, puisque je suis revenu, mais le gars là haut il s'appelle ni dieu, ni allah ni autre...c'est quelqu'un c'est tout, mais il est bien là "
Aujourd'hui, et depuis hier, l'horreur occupe toutes nos pensées, si ce n’est pas le cas, posez vous les bonnes questions...elle s'éloignera au fur et à mesure c'est sûr, mais ça fait une plaie ouverte de plus et je commence à avoir du mal à cicatriser, ne voyez pas de morale ni de victimisation dans mes propos...juste un ressenti que j'ai besoin d'exprimer et de partager avec vous , ça me fait du bien...ça m'enlève un poids ! Ma chance aujourd'hui c'est que j'ai rencontré quelqu'un d'extraordinaire, différent des autres mais qui a tout compris, un de ceux qu'on prend pour un fou...moi je dirais plutôt un "Doux Dingue". On a tendance à traiter rapidement de fous ou d'idiots ceux qui ne rentrent pas dans le moule...les vrais FOUS sont ceux qui s'en prennent aux autres simplement parce qu'ils n'ont pas la même façon de penser, de croire...et il ne faut pas forcément avoir une kalash dans les mains pour en faire partie...
Ce que j'ai retenu de cette matinée c'est que même la pire des journées peut être illuminée par une rencontre. Le monde est triste, mais la vie est belle...
Si tu lis ces lignes, un Putain de grand merci Jack !
Ps: Ce qui est dingue quand j’y repense à cette rencontre, c’est que je n’avais plus de batterie... j’ai dû la sortir, la réchauffer vite fait dans mes mains en priant pour que ça marche, la remettre et prendre la photo en sachant que je n’avais qu’un essai et en plus que je n’aurais pas le temps de fignoler… je m’en serais vraiment voulu de pas avoir pu immortaliser cette rencontre et en plus ce jour là…
Parles-nous de ta façon de photographier la rue, pourquoi shooter principalement en n&b ? es-tu influencé par certains grands photographe de rue ?
Je peux me balader sans presque jamais m'arrêter, en marquant de courtes poses lorsque je déclenche ou même à la volée quelque fois, et faire tout l’inverse en choisissant un spot précis et y rester jusqu'à ce que les choses se mettent en place, puis passer à un autre. Je fais beaucoup en fonction de mon humeur, et j’y vais toujours par envie et besoin. Quelques fois j’attends des conditions météo (sans faire des plans sur des semaines…) car une photo “ratée” m’a fait réfléchir.
J’aime le noir et blanc pour le côté créatif et un peu magique qu’il propose, puisque il n’est pas réel... et aussi parce que je suis daltonien dans les tons verts et rouges... j’ai eu un pack pourri pour les yeux...
Je n’aime pas trop le mot influencé... je dirais plutôt admiratif du travail de certains photographes. William Klein est un photographe que j’apprécie énormément, son attitude, sa façon de voir à travers la photo et la force de ses clichés me parle beaucoup. Josef Koudelka avec son livre “Gipsies” ou “Exils”, Raymond Depardon, Sebastiao Salgado… Tous ces photographes qui cherchent à mettre leur talent au service de minorités et montrer ce que l’on cherche parfois à oublier.
Quel est pour toi le matériel idéal pour la photo de rue ? Que conseillerais-tu aux membres pour s’initier ?
J’ai commencé avec un D3100 de chez nikon et j’y ai très vite vissé un 50mm f1.8, je suis passé sur D7000, puis un Xm1 de chez Fuji et actuellement un X100T. Le reflex reste une verrue pour la photo de rue, de mon point de vue personnel... On ne voit que ça, on n’entend que ça.
Tout dépend de sa confiance en soi pour commencer la photo de rue. Photographier des inconnus en se mettant volontairement face à eux, où tout du moins en étant vu, reste quelque chose de dérangeant et assez violent pour beaucoup. J’entendais mon cœur battre à tout péter au début, avant d’appuyer sur le déclencheur, j’ai toujours pratiqué des sports à sensations, avant d’avoir un dos en paille... et j’ai toujours été un gros addict à l’adrénaline. Avec le temps on apprend à se maîtriser et à commencer à mieux réfléchir avant de déclencher comme un épileptique en pleine crise à la première mouche qui passe... Même principe que j’appliquais aux sports que je pratiquais, je me faisais démonter par gourmandise pour ensuite réfléchir à comment m’améliorer pour pouvoir profiter de manière plus optimale on dira... j’y travaille encore…
Le reflex n’est pas à bannir, mais je conseillerais de shooter avec un boîtier discret type hybride ou compact et surtout une focale fixe. Mais il faut avant tout être à l’aise. Donc si au début vous voulez sortir avec votre machine de guerre et un 70/300... pourquoi pas si c’est pour trouver vos marques ! Mais vous comprendrez assez vite que c’est vos déplacements de ninja qui vous font vous améliorer et arriver à ce que vous voulez obtenir comme résultats. Un seul vrai conseil, sortez léger pour la rue !
Merci Cédric d'avoir joué le jeu des questions réponses. Vous pouvez poursuivre cette balade dans l'univers de Txipi Artz, sur :

Interview réalisée par : Evelyne Zeltner et Eric Gindre - Avril 2016