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24 mai 2016

L'oeil du photographe #17 - Bertrand Taoussi

Bertrand Taoussi a accepté d’être le sujet de "L'Oeil Du Photographe"de ce mois-ci. Cette série d’articles associe une exposition virtuelle et une interview d'un photographe de la communauté G+Photographie. 



Peux - tu nous présenter ton projet LE CORPS DANS LE DÉCOR qui composent ton portfolio de l'interview. 
Ces images sont issues du projet " 365/2015", une photo chaque jour de l'année en extérieur et au smartphone. A force d'arpenter les chemins de traverse de la campagne qui m'encercle j'ai découvert que la nature m'était à la fois étrangère et pourtant si proche de mon ressenti intérieur. Dans ce monde bouillonnant de vie, j'y est trouvé une forme de sérénité et de respect comme une sorte d'apaisement aux conflits qui travaillent en sourdine dans le fond de mon être. Le ciel, l'eau et l'arbre forme une trilogie dans laquelle mon regard s'invite et se perd, c'est la rencontre la plus étonnante et la plus riche de ces dix dernières années. Ces paysages que j'essaie de capter font écho à mon imaginaire d'enfant que d'une certaine manière je suis resté…
Après quelques mois d'exercices quotidiens il m'est apparu naturel de projeter l’image de mon corps dans ce décor. Comme pour me confronter aux éléments d'une nature dont je suis issu, je tente de “re-connaître" le lien qui m'y attache, de jouer avec les fruits démesurés du vivant, de m'inscrire dans le processus millénaire de la biosphère et m'arracher un instant aux lois de la pesanteur. L'arbre devient un ami silencieux et patient devant ma naïve insistance à vouloir le comprendre, le ciel est l'espace des espaces dans lequel vivent les nuages et mes rêves enfantins, l'eau est cet élément instable et changeant qui relie ciel et terre, ce monde est fait pour me plaire. En toute fin d'expérience il m'arrive de penser que c'est bien le paysage qui m'observe et m'accepte en son sein bien plus que le contraire…
Pourquoi le choix de l’iphone ? Utilises-tu des applis pour tes posts traitements ?
J’ai choisi de réaliser un projet 365 avec mon smartphone pour montrer que le plus important en photographie ne réside pas dans les qualités intrinsèques de l’appareil mais dans l’œil qui s'immisce et s’empare d’une scène. Il est devenu banal de dire que le meilleur appareil photo est celui que l’on a avec soi au moment utile, mais c’est vrai ! Je préfère une image qui manque de piqué mais qui suscite l’émotion à une image parfaitement maîtrisée techniquement mais qui reste plate sur le plan émotionnel. On peut faire de la photo avec une boite à chaussure ou avec un Hasselblad, qu’importe du moment que l’on ressent une intention réelle.
Pour les autoportraits j’ai choisi de faire le post-traitement dans Lightroom car c’est pour moi le logiciel de référence qui me permet de contrôler le développement des images avec un maximum de précision et de confort. Mais je fais aussi du post-traitement directement sur l’application Snapseed de mes images “ Everyday Life” que je poste sur ma galerie Eyeem. Évidement c’est plus compliqué car l’écran du smartphone est trompeur quant aux contrastes et aux saturations et le résultat est bien différent quand on visualise les photos sur un écran d’ordinateur. Ceci dit j’aime le coté immédiat du traitement et la possibilité de partager rapidement derrière.
Tes images montrent le corps en communication avec l’espace ou le paysage. Improvises-tu ces poses ?
Je suis un photographe de l’instinct, j’aime me confronter à une situation nouvelle, à un environnement que je découvre, je veux être surpris et émerveillé comme un enfant dans un magasin de jouets. Du coup, je ne prépare pas grand chose. Je crois vraiment que notre intuition est plus forte que notre intention, qu’il faut laisser aller l’esprit là où le vent le porte, donc oui j’improvise ces postures en fonction de mon ressenti immédiat. C’est bien plus le paysage qui m’accepte et m’observe que le contraire. La mise en scène du corps en photographie se situe pour moi à la croisée du cinéma, de la poésie et de la BD. Une sorte d'espace où se croisent de façon improbable Jacques Tati, Paul Eluard et Corto Maltese sur fond d'ombres chinoises et de ciels tourmentés.
Ainsi le corps s'exprime, s'évade, se fond, s'abîme ou se perd puis se restitue dans un instantané, un moment que seul la photographie peut rendre immobile afin qu'un autre regard puisse entrer en contemplation et s'y perde à son tour. Le paysage lui-même devient acteur et sujet, apte à accepter ou refouler l'ingérence d'un élément humain issu de la nature mais déjà trop loin de son identité sauvage et primaire. La posture est-elle une imposture ? La pose sait-elle sur quoi elle repose ? Des questions en guise de réponses, s'agit-il de se sentir exister, d'avoir une preuve de notre impact au monde, se voir comme pour se pincer la peau et savoir alors qu'il ne s'agit pas d'un rêve.
En fait, dans l'autoportrait, il n'y a plus de photographe ni de sujet photographié, mais une sorte de complicité entretenue entre eux, entre deux regards, car bien sûr le paysage nous regarde avec tous les yeux du vivant, et aussi nous parle avec toutes les bouches que la nature disperse en tous horizons. Le ciel n'est-il pas un océan à l'air libre où nagent toutes sortes de choses mouvantes, et les arbres ne sont-ils pas les témoins muets du temps qui passe mais jamais ne s'arrête ? Et puis cet objectif auquel je m'adresse, en qui je fais confiance est un autre œil que le mien, il est le troisième homme de la situation qui ne perçoit les choses qu'en deux dimensions.
La plupart de ces images ont été réalisées sans idée préparatoire. Le principe étant de jouer avec ce qui est sur place, offert à l'intention d'un voyeur de passage, se confronter aux risques d'une rencontre ou d'une découverte, détourner la destination des choses, intervenir, interférer ou faire médiation entre elles. C'est une confrontation au réel où l'intuition entre en conflit avec l'idée et produit une sorte d'intention visuelle partiellement réfléchie, ouverte à tout accident qui pourrait infléchir et changer les apparences pour au final exprimer une chose au-delà ou en deçà du réel.
Tu allies toujours tes photos à des textes poétiques, quel lien fais-tu entre poésie et photographie ?
C’est une question difficile et facile à la fois. Je considère qu’une image est un support médiatique qui organise les éléments de façon simple et direct mais qui donne au spectateur une sensation immédiate (je note au passage qu’il n’existe pas de nom pour celui ou celle qui regarde une photo, un mot à cheval entre lecteur et voyeur…)
Le texte au contraire est un chemin qu’il faut emprunter et qui ne se découvre que lentement, au fur et à mesure, c’est un autre moyen de toucher le sublime de l’existence. Une image vaut mille mots dit-on et mille mots que valent-ils ? Je pense que la poésie est un ingrédient basique de la vie, elle est là où l’on ne cherche pas, postée derrière chaque interstice du monde réel, on peut la sentir, la voir ou l’entendre pour peu que l’on prenne le temps de laisser son esprit libre de toute contrainte.
La poésie fait le lien avec TOUT ce qui est perceptible et les mots sont parfois la musique du cœur, c’est ce qui me touche dans la confrontation texte-image.
Accroche-toi aux cimes on enlève la route 
Le paysage est ma route, la route est mon vecteur, la poésie est mon énergie…

Peux-tu nous donner 5 termes (thématique/technique) pour définir ton travail ?
Alors là vous me posez une colle !! J’ai tant de mal à définir ma relation au visible et à me prendre au sérieux que j'aurai envie de répondre par cinq questions qui se présentent fréquemment à moi.
  1. L’arbre est-il notre lointain ancêtre dont on a oublié les enseignements ?
  2. Le ciel peut-il contenir tous nos espoirs et consumer nos rêves tels des bâtons d’encens ?
  3. L’eau que rien n'arrête, a-t-elle conscience de sa puissance ?
  4. L’ombre est-elle ce morceau de néant qui occulte la lumière ?
  5. Mon regard est-il soluble dans l’océan des mystères ?
Je ne suis pas adepte de la technique même si je me dois de respecter certaines règles, c’est là mon défaut et parfois ma force. J’ai l’impression de progresser sur un chemin invisible, guidé par une forme d’inquiétude et d’espérance née de mes souvenirs d’enfance, c’est peut-être cela mon travail… Toutes ces questions tourbillonnent et se heurtent mutuellement sans qu'une vérité fasse surface, sans réponses concrètes si ce n'est parfois au détour d'une image, l'impression feutrée qu'il existe un lieu commun à toutes, un espace libre de préjugés et dépourvu de réalisme, un carrefour poétique où peut enfin naître le sentiment du beau et du tragique, de l'absurde et du dérisoire…

Merci Bertrand, d'avoir joué le jeu des questions réponses. Vous pouvez poursuivre cette balade dans l'univers de Bertrand Taoussi sur :

  Interview réalisée par : Evelyne Zeltner et Eric Gindre - Mai 2016